Publié le 15 mai 2024

Contrairement à l’idée reçue, identifier un genre musical ne se résume pas à son BPM ou ses instruments. La véritable expertise réside dans la capacité à déconstruire son ADN culturel : son origine géographique, son intention émotionnelle (liée aux modes) et les piliers qui le soutiennent. Cet article vous apprend à passer d’une écoute passive à une analyse de musicologue pour classer votre bibliothèque avec une précision chirurgicale.

Vous est-il déjà arrivé, en tant que curateur de playlist ou DJ amateur, de vous sentir paralysé face à votre bibliothèque musicale ? Un morceau vous semble « techno », mais il a une chaleur que vous associez à la « house ». Un autre est classé « rap », mais il dégage une énergie qui dépasse de loin la simple performance vocale. Cette confusion est normale. La plupart des guides se contentent de décrire les genres par des critères techniques froids comme le tempo (BPM) ou la signature rythmique, créant des catégories rigides qui ne capturent pas l’âme de la musique.

On nous apprend à reconnaître les genres comme on coche des cases sur une liste. Kick en 4/4 ? Probablement de la house. Des guitares saturées ? Sûrement du metal. Mais si la véritable clé n’était pas dans ces éléments de surface, mais dans une compréhension plus profonde, presque archéologique ? Et si l’identification précise d’un sous-genre ne tenait pas à ce que l’on entend, mais à la manière dont on apprend à écouter ? L’enjeu est de taille : une classification précise est le socle de playlists cohérentes et de sets DJ mémorables.

Cet article propose une rupture avec l’approche traditionnelle. Nous allons adopter la posture d’un musicologue moderne pour déconstruire l’ADN de chaque morceau. Nous explorerons comment le « terroir » géographique façonne un son, comment des différences rythmiques subtiles créent des intentions de danse radicalement opposées, et comment la couleur émotionnelle d’un morceau peut être modifiée par une seule note. L’objectif n’est pas de mémoriser des dizaines de genres, mais d’acquérir une méthode d’analyse universelle pour identifier n’importe quel style, même le plus obscur, avec une confiance absolue.

Pour ceux qui préfèrent une approche visuelle et pratique, la vidéo suivante illustre concrètement l’un des genres que nous allons apprendre à décortiquer, la minimale, et montre comment ses éléments caractéristiques créent une ambiance unique.

Ce guide est structuré pour vous faire passer progressivement d’une écoute passive à une analyse d’expert. Chaque section est une nouvelle couche de compréhension que vous ajouterez à votre grille d’écoute, transformant la façon dont vous interagissez avec votre bibliothèque musicale.

Pourquoi la géographie influence-t-elle le tempo et les instruments d’un style local ?

Un genre musical ne naît jamais dans le vide. Il est le produit d’un lieu, d’un climat social et d’une technologie disponible. Penser qu’un son est universel, c’est ignorer son ADN culturel, son « terroir ». La géographie n’est pas un détail anecdotique, elle est le premier indice pour identifier un sous-genre. Elle dicte les instruments disponibles (synthétiseurs bon marché ou percussions traditionnelles), l’acoustique des lieux de diffusion (clubs confinés ou festivals en plein air) et l’énergie collective d’une communauté.

Cette influence est palpable lorsque l’on compare des genres nés dans des contextes radicalement différents. L’environnement façonne la texture sonore, le tempo et même l’intention du morceau. C’est la différence entre une musique conçue pour réchauffer les corps dans le froid et une autre née pour accompagner la chaleur d’une métropole bouillonnante.

Étude de Cas : Le Gqom sud-africain vs la Techno berlinoise

Le Gqom, né dans les taxis-brousse de Durban, en est un parfait exemple. Il se caractérise par des basses chaudes et des rythmes tribaux syncopés autour de 130 BPM, une pulsation qui reflète directement l’énergie urbaine et chaotique de l’Afrique du Sud. À l’opposé, la Techno berlinoise, forgée dans les clubs froids et monumentaux de l’après-réunification, privilégie des sonorités industrielles, des kicks implacables à 140 BPM et une atmosphère hypnotique, miroir de l’architecture brutaliste de la ville. Le premier est organique et tribal ; le second, mécanique et fonctionnel.

Pour identifier l’origine géographique d’un morceau, il faut donc apprendre à écouter au-delà des notes. Il s’agit de repérer les indices contextuels qui trahissent le berceau du style. C’est un travail de détective qui implique d’analyser plusieurs couches d’information :

  • Le contexte socio-économique : Le son a-t-il émergé dans des clubs luxueux, des entrepôts désaffectés, des milieux ruraux ou des scènes purement digitales ?
  • L’influence linguistique : La cadence naturelle d’une langue locale et ses accents toniques peuvent-ils influencer le phrasé rythmique d’une ligne de basse ou d’une mélodie ?
  • Les instruments et samples : Entend-on des instruments traditionnels (comme une kora en Afrique de l’Ouest) ou des sons iconiques de certaines machines (comme la TR-808 à Chicago) ?
  • L’infrastructure technologique : La production sonne-t-elle léchée et professionnelle (signe d’accès à de grands studios) ou brute et saturée (typique du « do it yourself » des home studios) ?

Cette première grille d’analyse transforme radicalement l’écoute. Un simple morceau devient une carte géographique sonore, pleine d’indices sur ses origines et ses intentions. C’est la première étape pour dépasser les étiquettes génériques et comprendre la véritable nature d’un style.

House ou Techno : quelles sont les 3 différences rythmiques fondamentales ?

À première vue, la House et la Techno partagent un socle commun : un kick martelé sur chaque temps (le fameux « four-on-the-floor »). C’est cette base qui sème la confusion chez les auditeurs non avertis. Pourtant, au-delà de ce battement de cœur partagé, leurs intentions rythmiques divergent radicalement. Comprendre ces différences, ce n’est pas seulement une question de tempo, mais de philosophie du groove. La House invite au mouvement sensuel du corps, tandis que la Techno vise la transe hypnotique de l’esprit.

Cette divergence se manifeste à travers trois éléments clés : la nature de la pulsation, le rôle de la caisse claire (clap/snare) et la fonction de la ligne de basse. La House est héritière du Disco et du Funk ; elle cherche à faire « danser ». La Techno est une musique fonctionnelle, héritière du Kraftwerk et de l’industriel ; elle cherche à faire « avancer ». L’illustration ci-dessous symbolise cette dualité : la chaleur organique et le reflet festif de la House face à la froideur métallique et à la rigueur industrielle de la Techno.

Comparaison visuelle des patterns rythmiques entre House et Techno

Comme le montre cette opposition visuelle, les deux genres utilisent un langage rythmique distinct pour atteindre leurs objectifs. La House superpose des couches pour créer une texture riche et humaine, alors que la Techno épure pour maximiser l’impact et la répétition. Pour le curateur, distinguer ces nuances est fondamental pour construire un set qui ne raconte pas la même histoire en boucle.

Le tableau suivant, basé sur une analyse comparative des structures musicales, décompose ces différences fondamentales pour vous permettre de les identifier à l’oreille.

Comparaison rythmique House vs Techno
Élément House Techno
Groove/Pulsion Syncope des hi-hats, shuffle hérité du Disco/Funk Linéarité hypnotique du kick/bassline
Placement du clap Temps 2 et 4 (pour danser) Expérimental et décalé (pour la transe)
Type de basse Ronde et mélodique pour le ‘body-move’ Sub-basse infrasonique pour l’impact physique
Technique de mix DJ Superpositions longues et harmoniques Cuts rapides centrés sur l’énergie

En résumé, pour différencier les deux, concentrez-vous sur l’intention. Si le morceau vous donne envie de bouger les hanches et que vous pouvez presque fredonner la ligne de basse, il y a de fortes chances que ce soit de la House. Si, au contraire, votre corps ressent une impulsion frontale et que votre esprit est happé par la répétition des motifs, vous êtes probablement face à de la Techno.

L’amalgame courant entre Rap et Hip-Hop qui énerve les puristes

L’un des amalgames les plus fréquents et les plus irritants pour les connaisseurs est la confusion entre « Rap » et « Hip-Hop ». Dans le paysage musical actuel, le terme « rap » est omniprésent. En France, par exemple, le rap domine massivement les plateformes de streaming ; selon le bilan du SNEP, le genre représente plus de 53% des productions dans le Top 200 albums en 2024. Cette hégémonie commerciale a conduit à une simplification abusive : tout morceau comportant une voix parlée rythmée est étiqueté « rap », et par extension, « Hip-Hop ».

Or, cette simplification est une erreur fondamentale de taxonomie. Le Rap n’est qu’une composante du Hip-Hop, et non son synonyme. Le rap (ou MCing) est une technique vocale, l’art de poser un texte en rythme sur une instrumentale. Le Hip-Hop, lui, est une culture, un mouvement artistique et social né dans le Bronx des années 70, qui repose sur quatre piliers fondamentaux. Réduire le Hip-Hop au seul rap, c’est comme réduire la gastronomie française à la baguette.

Pour un curateur, faire la différence est crucial. Un morceau de « rap » peut être une simple performance vocale sur une production pop, tandis qu’un morceau « Hip-Hop » porte en lui les traces d’une histoire et d’une culture plus large. Identifier un morceau comme appartenant à la culture Hip-Hop, c’est donc chercher les indices de ses autres piliers au-delà du simple flow du MC.

Pour aller au-delà de l’écoute superficielle, voici comment repérer les quatre piliers du Hip-Hop dans une production moderne :

  • Le DJing : Cherchez la présence de scratches, de « cuts » (coupures rythmiques d’un sample), ou l’utilisation de boucles iconiques issues de disques de Funk ou de Soul. C’est l’empreinte du travail du DJ, le premier architecte du son Hip-Hop.
  • Le B-boying : Analysez la structure rythmique. Est-elle conçue pour la danse ? Contient-elle des « breaks » (sections purement instrumentales et percussives) qui invitent au mouvement et aux figures de breakdance ?
  • Le Graffiti : Cet élément est plus subtil dans le son, mais il se traduit par une attitude. Le morceau exprime-t-il une forme de rébellion, une revendication d’identité, une narration visuelle forte (« peindre avec les mots ») ? Les clips vidéo sont souvent un indice puissant de cette connexion.
  • Le MCing : C’est le pilier le plus évident (le rap). Mais au-delà du flow, analysez la qualité du texte. Y a-t-il une dimension de « storytelling », un message social, une technique d’écriture complexe (assonances, allitérations) ?

Un morceau qui intègre plusieurs de ces éléments est authentiquement Hip-Hop. Un morceau qui se contente d’une performance vocale rythmée sur une instrumentale générique est simplement du rap. Cette distinction affine considérablement la curation et témoigne d’une compréhension profonde du sujet.

Comment taguer efficacement 1000 morceaux pour des recherches instantanées ?

Avoir une compréhension fine des genres est une chose, mais l’appliquer à une bibliothèque de milliers de morceaux en est une autre. Le défi pour tout DJ ou curateur est de pouvoir retrouver le « bon » morceau au « bon » moment. Les systèmes de classification traditionnels, basés sur des étiquettes de genre larges (« Techno », « House », « Rap »), montrent vite leurs limites. Comment retrouver ce morceau de techno « mélancolique mais énergique » ou cette piste de house « parfaite pour un début de soirée » ? La réponse réside dans l’abandon du taggage par genre au profit d’une méthode plus granulaire : la classification atomique.

L’idée est simple : au lieu de mettre une seule étiquette de genre, on décompose chaque morceau en ses attributs objectifs, ses « atomes ». Cette approche transforme votre bibliothèque en une base de données flexible, permettant des recherches multi-critères d’une précision chirurgicale. Une enquête de 2024 a montré que les mélomanes avertis identifient en moyenne 43 genres musicaux différents, preuve que les catégories traditionnelles sont devenues obsolètes. La méthode atomique répond à ce besoin de nuance.

Au lieu de taguer un morceau comme « Techno », vous pourriez le taguer avec les attributs suivants : BPM:135, Kick:4/4, Synth:Analogique, Mood:Hypnotique, Énergie:4/5, Usage:Peak-Time. Soudain, vous pouvez rechercher tous les morceaux « hypnotiques » avec un synthé analogique, quel que soit leur genre officiel. Cela ouvre des possibilités de mix et de curation infinies.

Le tableau suivant illustre la supériorité de cette méthode sur le taggage traditionnel, en montrant comment elle décuple les possibilités de recherche et de création.

Tags traditionnels vs Tags atomiques
Type de tag Tags traditionnels Tags atomiques
Genre Techno, House, Rap BPM:120-140, Kick:4/4, Synthé:analogique
Ambiance Chill, Party Énergie:3/5, Mood:Mélancolique, Tempo:Modéré
Usage Dancefloor, Lounge Contexte:Focus travail, Moment:Apéro amis, Type:Sport cardio
Recherche 1 dimension Multi-critères combinables

Mettre en place un système de taggage atomique demande un investissement initial en temps, mais le gain à long terme est colossal. Vous ne cherchez plus « un morceau de House », mais « un morceau avec une basse ronde, un vocal féminin soul et une énergie de 3/5 », et votre logiciel vous le trouve instantanément. C’est le passage d’une bibliothèque musicale statique à un véritable instrument de création.

Dorien ou Lydien : comment changer la couleur émotionnelle d’un morceau avec une seule note ?

Si la géographie et le rythme forment le squelette d’un genre musical, les modes musicaux en sont l’âme. C’est ici que l’on touche à la « taxonomie émotionnelle ». Un mode est une variation d’une gamme qui, par l’altération d’une seule note clé, change radicalement la couleur et l’émotion d’une mélodie. Pour un musicologue moderne, reconnaître les modes est l’un des outils les plus puissants pour identifier un genre avec précision, car de nombreux styles ont une signature modale quasi-systématique.

Ne vous laissez pas effrayer par les noms grecs (Dorien, Lydien, Mixolydien…). Le concept est intuitif : chaque mode porte une charge émotionnelle distincte. Le mode Lydien, avec sa quarte augmentée, évoque le rêve, le merveilleux, le spatial. Pensez au thème des Simpsons ou aux solos épiques de Joe Satriani. À l’inverse, le mode Éolien (le mode mineur naturel) est la couleur par défaut du drame, de la mélancolie sombre, et règne en maître sur la quasi-totalité de la musique Metal.

Entre ces deux extrêmes, on trouve des nuances fascinantes qui sont devenues de véritables signatures de genre. Le mode Dorien, par exemple, est un mode mineur avec une sixte majeure. Cette « note joyeuse » dans un contexte mélancolique lui donne une couleur unique, à la fois nostalgique et optimiste. C’est la signature du Funk et de certains morceaux Disco ; on la retrouve dans « Oye Como Va » de Santana ou dans l’esthétique de certains titres de Daft Punk.

Étude de Cas : Les modes comme empreinte digitale des genres

L’utilisation des modes est si caractéristique qu’elle devient un indice d’identification infaillible. Le mode Mixolydien, un mode majeur avec une septième mineure, est un autre exemple frappant. Cette septième « aplatie » lui confère une sonorité « bluesy », terreuse, qui est l’essence même du Blues et du Rock sudiste. C’est le son que vous entendez dans « Sweet Home Alabama » ou « Norwegian Wood » des Beatles. Reconnaître cette sonorité, c’est identifier instantanément l’héritage blues du morceau, peu importe la production qui l’entoure.

Apprendre à identifier ces couleurs modales demande de l’entraînement, mais le jeu en vaut la chandelle. Il ne s’agit plus de dire « ce morceau est triste », mais « ce morceau est en mode Éolien, ce qui lui donne sa couleur dramatique ». Ou encore, « cette mélodie a une touche rêveuse, c’est probablement du Lydien ». Cette compétence affine l’oreille et permet de comprendre l’intention de l’artiste à un niveau beaucoup plus profond. C’est la différence entre voir en noir et blanc et voir en couleurs.

Pourquoi limiter votre écoute à l’Occident vous prive de 70% de la richesse rythmique mondiale ?

La grande majorité de la musique populaire occidentale, de la pop à la techno, est construite sur une structure rythmique simple et carrée : la mesure à quatre temps (le 4/4). Cette « tyrannie du 4/4 », bien qu’efficace, ne représente qu’une infime partie des possibilités rythmiques de l’humanité. En se focalisant exclusivement sur les productions occidentales, un curateur de playlist ou un DJ se prive volontairement d’une palette rythmique infiniment plus riche et complexe.

Des études en ethnomusicologie estiment que près de 70% des innovations et des structures rythmiques les plus complexes proviennent de traditions non-occidentales, notamment d’Afrique, d’Inde et des Balkans. Ces traditions n’envisagent pas le rythme comme une simple pulsation régulière, mais comme une conversation complexe entre plusieurs voix, où les silences et les accents asymétriques jouent un rôle aussi important que les notes frappées. Ignorer ces influences, c’est passer à côté de l’origine de nombreux grooves que l’on retrouve aujourd’hui dans la musique mainstream.

Étude de Cas : Les polyrythmies africaines, de l’Afrique au Reggaeton mondial

Les polyrythmies, superpositions de plusieurs cycles rythmiques différents (comme un rythme de 3 temps joué simultanément à un rythme de 2 temps), sont au cœur de nombreuses musiques d’Afrique de l’Ouest. Cette complexité a migré vers les Amériques via la traite négrière et a muté pour donner naissance à des cellules rythmiques fondamentales comme la clave afro-cubaine. Cette clave est l’épine dorsale de la Salsa, du Son cubain, et plus récemment, du Reggaeton. Un hit mondial comme « Despacito » est entièrement structuré autour de cette cellule rythmique non-occidentale. Comprendre cela, c’est réaliser que l’ADN de la pop mondiale est bien plus diversifié qu’il n’y paraît.

Pour un curateur, s’ouvrir à ces richesses est une source inépuisable d’inspiration et de différenciation. Intégrer des morceaux en 7/8 des Balkans, des polyrythmies africaines ou des cycles de ‘tala’ indiens dans un set peut créer des moments de surprise et d’une tension rythmique inégalée. Pour y parvenir, il faut d’abord rééduquer son oreille, habituée au confort du 4/4. Voici quelques exercices pratiques pour commencer à déconstruire cette tyrannie :

  • Taper une polyrythmie 3 contre 2 : Essayez de taper trois fois de manière régulière avec votre main droite pendant que votre main gauche tape deux fois dans le même intervalle de temps.
  • Compter une mesure asymétrique : Écoutez un morceau traditionnel des Balkans en 7/8 et essayez de compter la mesure en la décomposant : 1-2, 1-2, 1-2-3.
  • Identifier les silences de la clave : Réécoutez « Despacito » en vous concentrant non pas sur les temps frappés, mais sur les silences qui créent le groove.
  • Explorer le ‘tala’ indien : Cherchez des exemples de musique classique indienne et notez comment les cycles rythmiques peuvent s’étendre sur 16 temps ou plus, avec des accents changeants.

S’ouvrir à ces structures n’est pas seulement un exercice intellectuel, c’est une manière d’élargir radicalement sa définition du « groove » et de découvrir de nouvelles façons de faire danser les gens.

Pour vraiment enrichir votre palette, il est crucial de prendre conscience de l'immense diversité rythmique qui existe au-delà des standards occidentaux.

Algorithme vs Curation humaine : qui gagne pour découvrir des perles rares ?

Dans notre quête de nouveaux morceaux, nous sommes aujourd’hui face à un paradoxe. D’un côté, les algorithmes des plateformes de streaming nous abreuvent de recommandations personnalisées. Une enquête de 2024 révèle que 37,1% des découvertes musicales se font désormais par ce biais. De l’autre, cette facilité a un coût : les algorithmes, conçus pour plaire, ont tendance à nous enfermer dans des « bulles de filtres », nous proposant des variations de ce que nous aimons déjà et rendant la découverte de véritables « perles rares » de plus en plus difficile.

Alors, qui est le meilleur allié du curateur exigeant : la puissance de calcul de l’algorithme ou l’intuition de l’expert humain ? La réponse est : les deux, à condition de les utiliser stratégiquement. La pire approche est de se soumettre passivement à l’algorithme. La meilleure est de l’utiliser comme un outil de débroussaillage avant d’appliquer son propre savoir-faire, sa propre « curation humaine ». L’algorithme est excellent pour identifier des pôles de pertinence, mais il est incapable de faire les sauts créatifs et les connexions inattendues qui sont la marque d’un grand DJ ou curateur.

Pour sortir de la bulle algorithmique et dénicher de véritables pépites, il faut adopter une stratégie active, que l’on pourrait appeler la méthode du « Cheval de Troie ». L’idée est d’utiliser l’algorithme pour pénétrer un territoire musical, puis de l’abandonner pour explorer ce territoire « à pied », avec des outils humains.

Plan d’action : La stratégie du ‘Cheval de Troie’ pour dénicher des pépites

  1. Point de contact (Algorithme) : Utilisez une playlist populaire générée par l’algorithme (ex: « Deep House Relax » sur Spotify) pour identifier un « hub » de sous-genre et repérer 2-3 artistes qui vous semblent intéressants.
  2. Collecte (Curation humaine) : Basculez sur des plateformes comme Bandcamp ou Discogs. Explorez les pages des labels qui ont sorti ces artistes. Les labels sont souvent les meilleurs curateurs d’un micro-genre.
  3. Cohérence (Validation croisée) : Sur Bandcamp, regardez la section « supported by » ou « appears on » pour ces artistes. Vous découvrirez ainsi les playlists et les collections d’autres diggers humains, souvent bien plus pointues que celles de Spotify.
  4. Mémorabilité/Émotion (Forums spécialisés) : Confrontez vos trouvailles avec les discussions sur des forums spécialisés (comme certains subreddits) ou des groupes de passionnés. C’est là que le contexte et l’histoire d’un morceau sont discutés.
  5. Plan d’intégration (Analyse objective) : Une fois une perle rare identifiée, utilisez un outil d’analyse comme Cyanite.ai pour obtenir ses tags « atomiques » (BPM, tonalité, mood) et l’intégrer parfaitement dans votre bibliothèque et vos futurs sets.

Cette approche hybride est la plus puissante. Elle combine la capacité de l’IA à traiter de grands volumes de données avec l’intelligence contextuelle et la sensibilité de l’humain. L’algorithme devient un simple point de départ, un assistant, et non plus le maître de vos découvertes.

À retenir

  • L’identification d’un genre commence par son « terroir » : la géographie, le contexte social et la technologie disponible façonnent son ADN.
  • Au-delà du BPM, la différence entre des genres comme la House et la Techno réside dans l’intention du groove (mouvement du corps vs transe de l’esprit).
  • La classification « atomique » (par attributs objectifs comme l’énergie, le mood, l’instrumentation) est largement supérieure au taggage par genre pour une curation précise.

Quand un style underground devient-il officiellement mainstream selon les charts ?

Nous avons exploré comment identifier un genre par son ADN culturel, rythmique et émotionnel. Mais la vie d’un genre est aussi une dynamique sociale. Un style naît souvent dans l’ombre (l’underground) avant, parfois, d’exploser à la lumière du jour (le mainstream). Pour un curateur, comprendre ce point de bascule est essentiel. C’est ce qui permet d’anticiper les tendances, de savoir quand un son « pointu » devient accessible au grand public, ou au contraire, quand un genre mainstream est sur le point de retourner à une niche.

Il n’y a pas de règle absolue, mais le passage de l’underground au mainstream se mesure souvent par son entrée dans les classements officiels (les « charts »). Cependant, tous les charts ne se valent pas. L’entrée dans le Top 200 streaming d’une plateforme comme Spotify ou Deezer est un premier signal, mais il peut être biaisé par des phénomènes viraux éphémères. Le véritable marqueur de l’institutionnalisation d’un genre est son apparition dans des classements plus traditionnels, basés sur les ventes et les diffusions radio, qui reflètent une adoption plus large et plus installée par le public et l’industrie.

Ce processus de légitimation est une reconnaissance officielle, mais c’est aussi souvent le moment où le genre perd une partie de son tranchant originel pour plaire au plus grand nombre. Les productions deviennent plus lisses, les structures plus prévisibles. Le rôle du curateur visionnaire est alors de déjà chercher le *prochain* son qui bouillonne dans l’underground, en utilisant les techniques d’écoute active et de découverte que nous avons explorées.

Maîtriser la taxonomie musicale n’est donc pas une fin en soi. C’est un outil puissant pour naviguer avec intelligence dans le flux incessant de la musique, pour construire des récits sonores cohérents et pour rester toujours à l’avant-garde. C’est le pouvoir de transformer une simple collection de fichiers en une bibliothèque vivante, pertinente et inspirante.

Pour mettre en pratique ces conseils, l’étape suivante consiste à appliquer systématiquement cette grille d’analyse à vos nouvelles écoutes et à commencer à réorganiser votre bibliothèque selon le principe du taggage atomique.

Rédigé par Karim Benali, DJ, Beatmaker et producteur de musique électronique/urbaine. Spécialiste du sampling, du turntablism et des logiciels de MAO (Ableton/FL Studio).